XI
L’Outre et le Lorsque
‹› La terre affleurait enfin, en minces langues de sable, sous forme de javeaux esseulés. La zone centrale, avec son lac sans rive ni fin, était désormais derrière nous, la végétation revenait. Steppe y voyait le signe que la berge amont n’était plus si loin, à cause des alluvions accumulées sur les digues. Nous progressions à tâtons à travers la brume, dans une mosaïque verte, brune et grise de mares, de vasières, de prairies humides et de prés salés, que Steppe désignait sous le nom de shorres. Il me racontait la colonisation des vasières, égrenait pour moi la « ripisylve », me donnait les noms savants, les propriétés alimentaires ou médicinales, m’apprenait à relier les plantes entre elles, les plantes au milieu, les plantes aux animaux… Ce que j’adorais chez lui, c’était son enthousiasme, cette soif, jamais étanchée, de la découverte d’une plante rare ou d’un « habitat » incongru, qu’il n’aurait pas imaginé possible pour elle : une salicaire en eau saumâtre par exemple, ou des salicornes en eau douce. « Regarde ! » Et il bondissait dans une tourbière, caressait une sphaigne, goûtait une fleur en la réduisant en lambeaux, en fines lamelles, entre ses doigts. Il reniflait, il avalait le tout, il ouvrait les yeux, ravi, et il fuyait déjà plus loin, en quête de neuf…
Depuis que nous nagions moins, il avait remis sa chemise de lin, teinte en bleu, que je lui avais tissée. De toutes les manières, il n’avait jamais froid. Je lui coupais les cheveux le matin au réveil, l’herbe poussait avec une force épatante, je le peignais à mon idée, je le jardinais. Les racines étaient vert pâle, mais blondes les pointes et parfois émergeaient une graminée, une cardamine, quelques trèfles et il aimait bien « les garder en tête » et il riait de ça, jusqu’à l’iris de ses yeux de forêts mouvantes, jusqu’au bout des joues. Sans lui en parler, j’observais son évolution dans la flaque, ce qui changeait doucement en lui, comment l’eau influait sur son tonus, sur la sérénité qui l’envahissait à rebours. Quatre années s’étaient écoulées depuis que ce chrone germinal lui avait effleuré la tignasse… (Il s’était couché trop tard bien trop près du cocon, l’enthousiasme encore et toujours…) Sa dérive vers le végétal me fascinait ; à d’autres moments où je le surprenais, elle me faisait peur – en pleine contemplation, à la limite de la conscience, le visage ivre de pluie. Jusqu’où pénétraient les racines, jusqu’où monterait la sève ? Ce sang blanc que je cauchemardais, qui lui coulerait d’une plaie au pli du coude. Steppe, lui, ne semblait pas s’inquiéter, ou alors il le cachait, il l’enfouissait remarquablement.
Jamais n’avait-il été, depuis le siphon, si adorable avec moi, aussi attentionné pendant le contre, à l’écoute, souriant de mes faiblesses, me soutenant. Il me regardait à nouveau. Il me voyait. C’est lui qui me demandait à présent de le rejoindre dans son duvet la nuit, spontanément… Je ne minaudais pas, je me déshabillais et j’allais me blottir… Il avait repris goût à mes petites pommes, à jouer avec mes lèvres, repris goût à me faire l’amour et je me sentais heureuse comme j’avais oublié. Je me levais légère le matin, vive, j’étais frissonnante de joie, je respirais mieux. Je n’avais plus mal nulle part, plus ces courbatures aux mollets, ni ce genou qui se coinçait ! Je me sentais fleurir.
— Je peux plus…
— Calli, on vient juste de commencer à marcher !
— Et alors ? Je peux plus, je peux plus !
— Callirhoé !
— Éteins ! Y a plus de Calli ! Je ne suis plus votre feuleuse ! J’abandonne !
— Je vais te porter un peu…
— Laisse-moi… Dégage je t’ai dit ! J’ARRÊTE !
) Callirhoé se tient quelques secondes les deux genoux enfoncés dans la boue. Elle sanglote avec une violence qui me ravage, les larmes ruissellent sous ses mains jointes. Elle tombe à plat ventre dans la vase, de tout son long, et ne cherche plus à se relever. Tout le Pack a arrêté de contrer et s’est retourné vers elle, mais le Fer continue à mi-corps dans l’étang. Personne ne se résout à faire un geste pour aller la relever. Si, Alme y va, elle se penche…
— Laisse-moi, maman ! Laisse-moi… Depuis deux jours, la pluie a repris avec une intensité à peine descriptible. Les terres exondées, des éponges de vase, dégorgent. Le ciel se vide à perte de nuages et de seaux, nous sommes lavés à l’orage, douchés au sang, fripés, glacés, rincés, à patauger mètre après mètre sous la cascade insistante, dans des tourbières qui s’effondrent, à aboyer en vain vers le sec, le torse grenaillé de gouttes et le visage en ornière. Hier soir, Callirhoé n’a même pas réussi à allumer les feux. Elle a tout essayé, mais le stock d’amadou est épuisé, elle s’est énervée sur son moulin à friction, elle s’est découragée et elle a fini, fait rarissime, par renoncer. Personne ne lui a reproché quoi que ce soit, bien que nous crevions de froid, mais son échec l’enveloppe ce matin à la manière d’une couverture mouillée.
Depuis sa chute dans le siphon, le problème est qu’elle ne peut plus poser le pied gauche : elle a le talon fracturé, avec un hématome d’un pouce d’épaisseur, si bien qu’elle ne cesse de souffrir que lorsqu’elle nage. Elle s’appuie sur deux béquilles de bambou dans les parties émergées, mais avec la pluie continue, les béquilles percent la boue comme du beurre, à tel point qu’elle se déséquilibre sans arrêt et chute, et qu’elle s’épuise à se relever. Nous l’aidons tour à tour, nous essayons – sauf qu’il y a des moments où le ras-le-bol nous submerge, sauf qu’elle avance à une allure de limace à l’arrière et qu’elle ralentit tout le Pack… Parfois, autant le dire, on n’entend tout simplement rien avec le choon et la pluie battante, et je n’ai pas envie de me retourner pour y aller.
(·) Elle n’en peut plus, elle est complètement à bout, physique et mental confondus. Son histoire avec Sveziest durait déjà depuis trois mois quand il est mort. Ils s’étaient apprivoisés et aimés dans la discrétion : j’étais la seule que Calli ait mise dans la confidence. Le regard du groupe est si présent parfois, si balourd, surtout du côté du Fer… Cette histoire lui faisait un bien profond. Elle en avait terminé avec ses aventures multiples et éreintantes avec Silamphre, avec Talweg et avec l’autoursier. Quelque chose s’installait en elle de plus stable, de plus serein sans doute que les pulsions d’une nuit ou que le manque récurrent d’affection qu’un Larco vient colmater à la salive et au sperme les soirs de spleen. Et puis voilà : Zé est tombé. Personne n’a voulu aller le chercher : la vérité est ainsi. Et elle reste là, vide, sonnée, avec ce cratère au ventre. Cet horizon qui s’ouvrait coupé net. Et ce pied brisé, comme une âme. Je ne sais vraiment plus quoi faire pour elle.
π En condition âpre, le contre exige une vertu cardinale : la volonté. Si la volonté s’affaisse, il est impossible de résister au vent. Le vent décide pour toi : il te gifle à tue-tête, il te malmène sans la plus petite pitié. Et il t’abat. Les Fréoles qui n’ont jamais contré dissertent sur l’endurance. Ils ne savent pas de quoi ils parlent. Seule importe la persistance. Et la persistance, c’est ce tout petit coup d’épaule et de reins, ce surcroît d’énergie infime, cette gniaque comme dit Golgoth que tu donnes sur chaque rafale et qui te permet de la dominer. Si tu perds ça, cet influx, tu sombres. Avec la pluie s’est levé le choon. Un choon modéré mais coriace, à vague continue, qui donne de l’angle à la pluie. L’eau nous fouette à l’horizontale. Une rivière de gouttes dont nous remontons le courant. J’aime bien Callirhoé. J’apprécie son visage farouche, son caractère parfois effronté, toujours fragile et touchant. Je la trouve jolie avec ses mèches en forme de flamme blondissante. Mais là je n’ai plus la force. Je suis vidé. Sa dépression nous pompe. Alme est la plus patiente :
— Tu ne peux pas rester là, Calli, et tu le sais ! Si on te laisse, tu ne pourras plus nous rattraper. Tu perdras la trace dans les étangs et tu mourras !
— Je suis déjà morte : Zé est mort, Karst est mort, Barbak va mourir !
— Mais toi, tu vas retrouver ton père au pied du défilé de Norska. Et ta mère aussi ! Ils t’attendent ! Tu te souviens de ta vision ?
— Ma vision n’était qu’un rêve. Elle ne signifie rien…
— Nous avons besoin de toi, Callirhoé. Sans toi, il n’y a plus de feu, plus de cuisine, nous allons crever de faim, renchéris-je sans grande conviction.
— Aoi me remplacera. Elle se débrouille aussi bien que moi…
— Je ne sais pas faire les feux sous la pluie, Calli…
— Moi non plus ! Je sais plus faire. Vous avez remarqué ?
Alme l’a relevée sur les genoux. Elle prend Callirhoé dans ses bras et me fait signe dans son dos de l’encourager. Je ne sais plus quoi dire. Sov est à côté de moi, les bras ballants. Larco dégouline sans un mot. En amont, Arval profite de la pause pour filer repérer les lignes de terre. Golgoth est invisible dans le brouillard. Je l’entends vociférer ses instructions : « Balise en pharéole ! Fous-moi de la sirène qui couine au vent ! Et arrête avec tes portiques de merde en bambou : ils tiennent pas debout et je les vois pas ! T’engranges ? » « Yak ! » C’est la vingtième fois, peu ou prou, que notre feuleuse s’écroule en deux jours. Et nous venons juste d’entamer le contre… Hier, j’ai cru que Golgoth allait la fendre en deux avec son boo de chasse. Elle a insulté le Fer. Il a laissé filer. Je sais qu’il ne le fera pas deux fois. J’ai entendu cette nuit Erg et Firost qui parlaient de l’abandonner. Sans feu, le moral descend en flèche. Nous croyions avoir fait le plus dur en sortant entier de la zone centrale. Nous découvrons un bourbier pire que celui du premier mois de contre. La végétation y est beaucoup plus dense, avec des rideaux épais de roseaux qui rendent la pénétration tuante. Pas un seul appui stable, un choon désespérant. Il faut changer de place toutes les cinq secondes pour ne pas se retrouver la botte engluée dans la boue grasse. Et Callirhoé qui flanche… Alme nous regarde, attendant une réaction. Elle s’irrite par degrés :
— Bougez-vous les fesses, les garçons, aidez-la ! Parlez-lui !
— C’est à elle de se bouger ! On est tous nases ! rétorque Larco, mauvais.
— Toi, t’es vraiment un pauvre type, Scarsa ! Quand il s’agit d’aller tremper ta nouille, t’es le premier à lui faire du gringue et à rappliquer ! Mais quand elle souffre, il n’y a plus personne ! T’es fier de toi ?
— Et toi, t’es fière de tes bandages ? T’es fière de tes soins à la con ? T’arrives même pas à soulager sa douleur. Alors ferme-là !
— Ferme-là toi-même, biquette ! Tu pourras toujours pleurer pour un massage ! T’as rien dans les jambes, tu te fais porter tes charges, tu bouffes mes stocks de poudre de saule parce que t’as la « fiévreuh ». Tu me débectes !
— Lâche-moi, tu veux ? Tu retardes tout le monde et tu vou…
— Huhau volaille ! C’est quoi ce merdier ?
Golgoth vient de revenir de l’amont jusqu’à nous, alerté par les cris. Sa combinaison est ganguée de gadoue. Il pue la fange. Il n’est pas d’humeur :
— C’est la petiote qui chiale, c’est ça ? Ça a le feu au cul mais ça sait plus l’allumer sous la flotte, hein ? Pour la labourer grandes largeurs, y a du monde au portillon, et elle se fait pas prier, mais dans sa version cul-de-jatte, elle fait moins recette on dirait… Ils sont où les laboureurs, la bande de bouche-trous ? Faut assumer, les bitards ! Faut payer sa passe maintenant ! C’est le moment ou jamais… Les Silamphre, les Talweg, les Fifi, les Larco ! Vous attendez quoi pour la porter ? Qu’elle vous taille une pipe ?
Golgoth est goguenard. Il se tient sur la crête, si dangereuse chez lui, entre le sarcasme et la fureur. Personne ne bronche. Silamphre s’est approché pour prêter main forte. Callirhoé s’appuie sur son épaule. Ils font quelques pas ensemble vers l’amont mais la digue d’alluvions est trop étroite pour deux. Silamphre glisse dans l’étang. Le corps de Callirhoé, déséquilibré, claque sur l’eau. Golgoth regarde la scène, glacial. Il les toise et se mouche brutalement. Ambiance. Larco aide Callirhoé à se hisser sur la berge. Les veines de son front sont proéminentes. Sans prévenir, son visage lâche et les sanglots reprennent.
— On va pas continuer comme ça, annonce Golgoth.
Elle n’écoute ni ne répond.
— Callirhoé ?
— …
— Feuleuse… gronde Golgoth.
— …
— CALLIRHOÉ !!! Elle n’a toujours pas répondu. Golgoth s’avance vers elle. Je crois un instant qu’il va la frapper. Mais il la secoue avec une sauvagerie pire. Des deux bras, il l’arrache du sol et la porte à hauteur de son visage. Sa violence se décompacte par blocs :
— Écoute-moi bien, fillasse ! J’ai déjà perdu deux gars dans ce bourbier. Et ils valaient plus chers que toi. Je t’ai tractée. J’ai ralenti la horde pour toi. Une fois. Deux fois. Dix fois. T’as ragouiné hier et j’ai pas moufté. Tu chies tes feux, tu nous portes sur les nerfs ! Tu tiens pas ton rang ! Je peux plus me permettre de plomber la Trace pour ta petite face de salope, tu captes ?
— …
— Alors maintenant, je vais t’expliquer ce qui va se passer. Soit tu reprends tes béquilles et t’avances – et quand tu peux plus avancer, tu nages – et quand tu peux plus nager, tu rampes ! Soit je te plante sur place avec ton pied bot, je recale Fer et Pack, et on trace. Sans toi. Et tu sors de ma horde. Qu’est-ce que tu choisis ?
— J’ARRÊTE ! La réponse de Callirhoé a jailli en crachat. Golgoth la tient encore quelques secondes à bout de bras. Puis il la projette tel un sac au sol. Le corps s’encastre dans la boue. Il sort alors la serpe de sa ceinture. Il empoigne le bras gauche de Callirhoé. D’un coup de lame, il lui tranche sa combinaison à l’épaule… Je compris une seconde plus tard que Sov. Déjà notre scribe s’était jeté sur Golgoth et il protégeait Callirhoé :
— Non ! Tu n’as pas le droit de faire ça ! Elle n’a pas démérité !
— Elle fait plus partie de ma horde. T’as entendu ? Cette pute a fait son choix. Vire d’ici ! Vire !
— Fais pas le con !
— Elle a pas la trempe, elle est pas au niveau ! Elle mérite plus !
Sov a bloqué sa main sur le poignet de Golgoth. Il s’est intercalé. Ils se font face à genoux et ils se débattent violemment. Erg est arrivé. Il ne bouge pas. Enchâssée dans la bourbe, Callirhoé est coincée par les deux corps qui pèsent sur elle. Sur l’épaule gauche, sa peau ressort blanche. S’y distingue avec netteté la flamme orange, couchée par le vent, qui y est tatouée depuis trente ans. Son blason de feuleuse. Golgoth va le racler d’un coup de serpe. À plaie ouverte. Il veut scalper le blason. S’il le fait, ça ne peut avoir qu’un sens : il déshordonne notre feuleuse. Elle sera de fait exclue de la 34e Horde. À vie. Autant dire qu’elle est socialement morte. Lui seul peut décider d’entailler la chair et de raturer le tatouage. Privilège du Traceur. Mais il ne peut pas décider sur un coup de sang. Sans nous consulter. Ce ne serait pas digne.
) Qui pourra jamais dire ce qui serait advenu si Pietro, d’un raffut, n’avait pas bousqué Golgoth dans l’étang ? Pourquoi il le fit, pourquoi il n’hésita plus quand j’hésitais encore, tient à si peu de chose : la voix, plus aiguë qu’à l’habitude, du Goth, sa fureur hachée ou cette énergie insane de viol ou de meurtre qui pulsait, à ce moment-là, de lui. Toujours est-il qu’il le fit, il osa. Il est peu d’admettre que lui seul en avait les moyens, l’architecture morale et le statut. Il ne chercha pas à se battre avec Golgoth, il fit simplement écran, avec son corps, avec ses yeux droits, avec la partie métallique de son âme. Golgoth, au demeurant, n’aurait jamais agressé Pietro, bien qu’il pût facilement le tordre en deux, de par sa formation de combat à Ker Derban, parce que de tous les hordiers, il était le premier qu’il respectât absolument – avant même Erg, avant son pilier Firost, avant Oroshi et moi.
Il faut reconnaître que l’orgueil de Golgoth, pour énorme qu’il fût, ne dépassa jamais celui, plus vaste et plus profondément vissé, qu’il éprouvait pour la Horde même. Je veux dire que quand les deux s’affrontaient, l’orgueil de sa Horde l’emporta toujours sur sa fierté personnelle, comme ici, dans la flaque de Lapsane.
D’une façon obscure, qu’il aurait été incapable de reconnaître, notre traceur avait toujours fait corps avec la totalité de sa horde, du Fer jusqu’aux crocs. Il la vivait comme une extension de son propre magma, sans prendre conscience qu’au fond, ce qu’il combattait hors de lui, chez l’un ou l’autre d’entre nous, n’était qu’une projection des coulées contradictoires de lave qui, souterrainement, travaillaient à façonner sa roche. De Pietro par exemple, il reconnaissait une forme de sa propre noblesse mais il rejetait la pitié, l’empathie humaine dont Pietro, à ses yeux, l’édulcorait. D’Oroshi, il pressentait l’intelligence de contre, la lecture supérieure du vent – demeuré chez lui au stade d’instinct – mais il brocardait l’intellection des causes et la recherche intensive du sens, qu’il refusait. De Caracole, il respectait l’intuition splendide, l’approche sensorielle du monde qui lui était congrue, sans supporter la frivolité et la dispersion dont elle procédait pourtant, et ô combien !
On ne comprenait rien aux colères de Golgoth si l’on n’y devinait pas, sous la dureté apparente, une férocité supérieure qu’il exerçait sur lui-même à travers nous. Plus que tout autre, il savait que la fatigue et le découragement, l’appel insidieux du repos, la paresse possible de quelques-uns, si pernicieuse, le relâchement collectif et sa propagation rapide, étaient nos ennemis – et les pires.
Dès l’âge de dix ans, il avait su qu’il serait traceur, il avait su ce que ça impliquait, il l’avait compris avec une précocité et une densité peut-être unique dans l’histoire des Hordes. Être traceur, c’était accepter, une fois pour toutes, la charge peu humaine d’être le premier rempart (et bien souvent le seul) contre la dérive du courage. Il pouvait supporter qu’un blessé traîne, qu’un croc ralentisse le Pack, il pouvait le supporter si et seulement s’il sentait que ce blessé, ou ce croc, gardait courage et qu’il innervait, du même coup, par sa tension têtue, l’effort des autres. Était inacceptable, même en conditions extrêmes, surtout en conditions extrêmes, un hordier qui perdait la gniaque. Un seul poids mort plombait la pugnacité du Pack. Une seule fissure dans la volonté collective et la lassitude s’y infiltrait, virale, avec un sifflement de stèche. Un seul traînard et le Bloc entier traînait et doutait. Pour être franc, je n’en voulus, je crois, que très rarement à Golgoth pour ses colères, aussi explosives et injustifiées parussent-elles en première analyse. Je le vis frapper des crocs ; je le vis cautériser des plaies là où personne n’aurait osé approcher le fer ; je le vis odieux, obtus, buté ; mais je n’oubliais pas que sans lui la horde n’aurait pu conquérir d’abord, maintenir ensuite et surtout – en dépit de l’usure, de la rouille inéluctable des fougues – cette dynamique de contre en trace directe qui était la plus exigeante de toutes. À cette dynamique, nous devions nos trois années d’avance et cet espoir hélicé, dont Golgoth huilait sans cesse les pales dès qu’il les sentait se gripper, d’être la première horde à atteindre l’Extrême-Amont. Ensemble et debout.
— Je te demande juste deux hommes pour un groupe de soutien. Je ne scinde pas le Pack ! Je vais dire à Arval de baliser court et à Firost de laisser les gonfalons en place. Nous suivrons votre trace et nous vous retrouverons ce soir sur la plate-forme. Où est le problème ?
— Le problème est qu’on coupe pas une horde en deux, Prince ! Ton père t’a pas appris ça ?
— Laisse mon père hors du débat ! Callirhoé est blessée. Il est normal qu’on la soutienne. Nous avons besoin d’elle.
— Moi j’ai pas besoin d’elle ! J’ai pas besoin de putes ! Y en a assez qui donnent leur cul dans les villages.
— Je te rappelle qu’elle est notre feuleuse, Golgoth ! Tu lui dois le respect !
— Je lui dois trois jours de feux pourris et une nuit à gerber de la méduse qu’avait pas bouilli ! Cette gorine nous flingue la cadence et nous goinfre la hargne ! C’est ça que j’lui dois ? C’est ça ? Qu’elle aille se faire foutre ! Et par qui elle veut !
π Sur ce, Golgoth recala le Fer et le Pack, à coups de poing dans les épaules et dans les côtes. Il rajusta son casque de cuir et il reprit la tête. Discrètement, l’autoursier sortit du rang au bout de cent mètres. Avec Talweg et Silamphre, peu après. Les trois amants réguliers de Callirhoé : je respirais. Nous formâmes un semblant de triangle de percussion, avec notre feuleuse abritée derrière nous. Ce losange de contre fonctionna plutôt bien durant toute la matinée. Callirhoé, secouée par le choc, béquillait au mieux. Nous restions à portée de voix du Pack. Puis elle s’effondra à nouveau. Plus gravement encore. Par la fente découpée par Golgoth, l’eau froide entrait dans sa combinaison. Elle était affalée face contre terre, le visage à même la boue glaciale. Elle ne bougeait à proprement dire plus, si j’excepte les spasmes qui l’agitaient. Sanglots, ou réaction réflexe ? Talweg alla le premier lui parler. Puis l’autoursier, son oiseau sur l’épaule. Puis Silamphre, la barbe ruisselante. Ça n’eut aucun effet.
Très vite, j’entrevis le pire. La responsabilité qui m’incombait était totale : d’avoir formé ce groupe, d’avoir voulu soutenir Callirhoé contre Golgoth. Si elle ne bougeait plus, qu’est-ce que j’allais faire ? La porter ? L’abandonner dans ce tombeau de glaise ? Autant « l’abréger » comme l’avait suggéré Erg… Mais j’étais certain d’en être incapable. Je crois qu’en plus d’être blessée, Callirhoé était malade. Je m’en rendis compte en essuyant sa joue brûlante. Ses yeux jaunes, lustrés de larmes, brillaient. Malgré elle, ils étaient magnifiques. Deux soleils mouillés, éteints par la fièvre.
— Tu vas m’abandonner… n’est-ce pas ? finit par murmurer Callirhoé.
— Tiens le coup, Calli. Nous avons fait le plus dur. Il doit rester deux semaines de flaque et après tu pourras te reposer et te soigner. Au sec.
— Je ne crois plus en nous, Pietro. Je ne crois plus en notre horde. Mourir pour gagner quelques mois… Ce que nous faisons n’a pas de sens…
— Si, ça a un sens. Chaque pas que tu fais a un sens. Te lever a un sens, te coucher a un sens. Faire un feu a un sens. La pluie a un sens. Tout. Et rester vivant plus que tout.
— Est-ce que tu me méprises, Pietro ?
— Oui. Mais ça ne m’empêche pas de t’aimer.
De l’amont, plus aucune voix ne nous parvenait. L’isolement s’amplifiait. À quatre, sans la présence d’Erg, le sentiment de protection perdait rapidement son épaisseur. Ne pas perdre le lien avec elle. L’inclure dans le groupe, encore et encore. Elle était de notre horde, elle était notre feuleuse quoi qu’elle fît.
— Ça bouge dans l’eau par là-bas !
— Des ragondins ?
— Non, plus gros que ça !
J’eus une sévère montée d’anxiété. Nageurs de combat ? Chrone ? Aqual ? J’armai mon boo derrière l’épaule… Fausse alerte : c’était une bande de cinq à six loutres qui plongeaient, ressortaient et jouaient. Elles se rapprochaient de nous.
— Regarde Calli ! Ce sont des loutres ! Elles viennent te dire bonjour !
Ma phrase fit l’effet d’un baume. Callirhoé se redressa sur les genoux. Un sourire invraisemblable traversa son visage rainuré. Une véritable illumination. De même qu’Aoi et Sov, Horst et Karst, de même qu’Arval aussi, Callirhoé adorait les animaux. Plus encore les mammifères à fourrure. Elle avait toujours eu une sorte d’empathie naturelle très forte qui la rendait capable d’apprivoiser des servals. Aussitôt elle se glissa dans l’eau avec sa combinaison en… peau de loutre ! Ça pouvait l’aider. Elle nagea doucement en direction de la bande. J’eus fait la même chose que les loutres se seraient enfuies. Silamphre avait capuchonné son autour pour lui éviter toute tentation. Intriguées, les loutres tournaient autour de Callirhoé en émettant de brefs cris. Par chance, la pièce d’eau était assez longue et les loutres filaient vers l’amont. Callirhoé les suivit sans même songer à nous. Nous avançâmes en parallèle, de digues en îlots. À la fin de la journée, les loutres n’avaient pas quitté Callirhoé. Il était devenu impossible de savoir qui tirait l’autre vers l’amont. La distinction même ne se faisait plus que par la touffe de boucles, couleur de sable, qui signalait notre feuleuse.
Lorsque nous atteignîmes la plate-forme, je remis à Arval les gonfalons et les pharéoles que j’avais collectés. Je le remerciai avec chaleur pour son balisage précis. Golgoth ne m’adressa pas un regard. Avec Steppe et Aoi, ils s’efforçaient d’allumer un feu dans les coupoles suspendues. En vain : la pluie était revenue avec le soir, diluvienne. Callirhoé fit de longs adieux aux loutres qui ne se décidaient d’ailleurs pas à partir. Puis elle se hissa sur la plate-forme et demanda son moulin à friction. Elle se laissa ensuite basculer dans l’eau et m’appela :
— Tu vas m’aider. Remue la vase avec ce bâton.
— Pour quoi faire ?
— Remue bien le fond.
Je m’exécutai. Une forte odeur de pourri se dégagea de la vase. Des étincelles jaillirent du moulin à friction que le vent entraînait. Et soudain, je me reculai, ébahi : une flamme venait de surgir de l’eau ! Elle chatoya quelques secondes, puis disparut !
— N’aie pas peur, prince ! Ce n’est que du gaz. Va me chercher une torche imbibée d’huile. Vous aurez un feu ce soir.
) L’exploit de notre feuleuse – faire du feu avec de l’eau ! – impressionna tout le monde – hormis Caracole qui prétendait être capable de faire flamber un galet ! et qui y parvint sous nos yeux, par je ne saurais dire quel tour de passe-passe tordu… Toujours est-il que Golgoth put manger de la viande cuite et que l’ambiance, proche d’un crivetz depuis deux jours vira slamino 5 en soirée. Les jours suivants, la tension du trio Golgoth-Erg-Firost face à Callirhoé ne désarma pourtant pas, en dépit des feux réussis. Aucun des trois ne pardonnait à notre feuleuse sa soudaine utilisation d’une technique qu’ils la soupçonnaient d’avoir sciemment ignoré les jours de déluge. Aucun d’eux, surtout, n’excusait la scission du Pack pour une blessure au pied : Erg pour des raisons de sécurité, Firost parce qu’il souffrait, lui, de son genou sans se plaindre depuis sa chute dans le siphon, Golgoth parce qu’il lui était insupportable de sentir un Pack troué derrière lui, et qu’en balisant pour le groupe, Arval disposait d’un temps moindre pour jouer à plein son rôle habituel d’éclaireur, dans des zones où la visibilité amont était parfois nulle. Les exaspérait, en outre et pour finir, la présence des loutres dans le sillage de Callirhoé et la manie, que nous avions vite contractée, Aoi, Calli et moi, de les nourrir le soir avec nos déchets ou les résidus de la pêche de Larco. Ils avaient tort toutefois, tant la présence de ces animaux joueurs, auxquels Caracole consacrait contes et tours, amenait une tache de couleur dans cet univers fantomatique et grisonnant. L’un d’eux, particulièrement, s’était entiché de Callirhoé au point de nager de concert avec elle des journées entières. Indéniable fut son rôle dans le rétablissement de notre feuleuse, plus efficace en tout cas que la psychologie d’Alme, que la tendresse de ses amants occasionnels et que nos tentatives d’encouragement. Callirhoé lui avait même confié son flotteur, qu’il remorquait sans coup férir et elle profitait à certains moments de la force de la loutre pour se faire tirer en catimini, chose que Golgoth, s’il l’avait appris, n’aurait pu tolérer : tricher en contre était passible de déshordonnation.
Plus que la fatigue et l’humidité déplorable, plus que ce froid insinuant qui, à force de fouetter la peau, contaminait la chair et rayonnait du dedans, comme une pierre stocke la nuit et la réfracte, nous souffrions d’un ras-le-bol à peine dissimulable qui délitait notre cohésion. Caracole subissait à nouveau cette espèce de torpeur qui lui était si antithétique : il se plaignait de la lenteur du contre, des couleurs de la vase, du choon sirupeux, il se sentait épaissir… Ses contes se faisaient plus rares, ses blagues plus attendues, son brio s’étiolait. Golgoth atteignait le seuil supérieur de l’odieux : pour toute parole, il rotait des borborygmes et des ordres, il agressait Alme à chaque pause, il bousculait Callirhoé sans le moindre égard, mangeait comme quatre et se couchait aussi sec, braillant jusque dans son sommeil.
Un événement brisa quelque peu ce continuum d’usure et d’ennui. Ce fut l’apparition, sous un soleil voilé, d’un lac de sel, aveuglant comme un champ de neige mais si délicieusement sec au pas que nous le traversâmes d’une traite. Pour Oroshi, ce phénomène ne pouvait qu’être l’œuvre d’un aqual – ce chrone en forme de raie translucide décrit par les Fréoles, qui absorbait l’eau des lacs, des plantes et des corps. Sur son passage ne demeuraient qu’une croûte épaisse de sel, les pierres, des os de mammifères ça et là, des arêtes de poissons par centaines, étalées sur la surface vide, de la paille et des troncs secs privés de sève. L’aqual tuait pour l’eau comme d’autres pour le sang. À un jour près, il n’aurait laissé de notre horde que vingt et un sacs de peau. Sur le conseil d’Oroshi, nous nous calâmes dans la coulée de sel laissée par le chrone, cette coulée de mort sèche, tellement bienvenue ici… Je passais une journée et demie à le bénir, cet aqual, je l’enviais d’avoir su faire la seule chose dont je rêvais depuis que j’avais mis mon premier pied dans la flaque de Lapsane : en finir avec l’humide ! Le contre s’en accéléra sensiblement, puis la trace, recouverte par des pluies récentes, redevint sans intérêt. Les pièces d’eau engorgées de roseaux, si difficiles à pénétrer et à traverser, s’alignèrent à nouveau devant nous… Fatigues !
— Qui le surveillait ?
— Personne ! Barbak nageait très à gauche, il était esseulé. Les lames étaient trop hautes pour qu’on suive qui que ce soit !
— Erg, tu étais où ?
— J’étais devant, avec Arval. Par une houle pareille, prince, tu sais bien que le danger vient de l’amont. À contrevent, sous un choon fraîchissant 8, une éolienne perd beaucoup de vitesse dans les creux. Un voilier d’attaque n’aurait pas pu lofer. Un hydroglisseur aurait été infoutu de remonter sur nous. Un raid ne pouvait venir que de l’amont, je suis désolé.
— Tu n’as pas vu l’île ?
— Si. Je l’ai repérée. Bien sûr.
— Et tu n’as pas vu que c’était une îloméduse ?
— Pas à cette distance Pietro, pas avec ces vagues et ces embruns ! Il faut être à moins de cent mètres pour cadrer une îloméduse. Et encore ! Les troncs des arbres sont pivotants. Les branches forment une sorte de voile, avec un feuillage transparent qui s’incline en fonction du cap recherché par la méduse. Mais tu ne vois ces détails que si tu t’approches ! Surtout si l’île se maintient en position stationnaire !
— Après le siphon, nous nous étions promis de prendre chaque vision de chaque hordier au sérieux ! Vous vous souvenez ?
— Oui Pietro, évidemment…
‹› L’ambiance est à la désolation, je me blottis contre Steppe, il a les larmes qui montent mais il les retient au bord des yeux. Tangue la plateforme, et grince, je me sens vide.
— Celle de Barbak était on ne peut plus claire, non ?
Il n’y a pas d’agressivité dans les inflexions de Pietro, juste la volonté, inutile et tardive, de comprendre. On se sent tous coupables, Erg plus que nous autres, même Golgoth qui casse un bambou en petits morceaux, machinalement.
— Quand Talweg l’a aperçu, il était à quoi ?
— Cinquante mètres maximum de l’îloméduse.
— Qui ? Lui ou toi ?
— Barbak ! L’eau était très brassée, je ne voyais pas à cette distance les tentacules, mais subitement l’île a dérivé aval d’une dizaine de mètres. Une partie des tentacules s’est mise à flotter en paquets à la surface. On aurait dit des racines – mais roses. Elles ressortaient nettement dans le creux des vagues. Barbak a essayé de crawler vers la droite mais il nageait déjà dans une nappe de tentacules et très vite il n’a plus bougé. L’île a glissé sur lui, les tentacules se sont rétractés.
— Tu as cherché à le récupérer ?
— Franchement non. J’étais complètement terrorisé ! La masse des tentacules était vraiment énorme…
— Merci Talweg pour ton témoignage.
Ω Barbak… Mon meilleur croc, sans berlaner : un remorqueur de la race pas fainéante, un vrai tas de courage, pas bégueule, pas chiant pour un rond, rudasse à la charge. Avec Zé, ça fait deux chiens de traîne à la niche, plus le grand Karst carbonisé par le Corroyeur ! Monter Barbak ailier à la place de Karst, j’avais eu dans l’idée, pour après la flaque ! J’étais mûr pour le tatouer. Il méritait. Pas comme cette fiotte de feuleuse ! Il avait le gabarit et la puissance pour faire un brave ailier, fallait juste lui fondre du plomb dans le plot. Lui faire piger quelques trucs en aéro, lui apprendre à plier l’accordéon sous blaast, à ferler, à abattre. Ç’aurait foutrement équilibré le diamant de contre… Paix à ton vif Barbak… Si tu sais pas où gîter, je t’accueille pleine bronche, viens crécher par chez moi avec ta boule de souffle… J’en aurais besoin, de mecs comme toi, pour pas moucher de la tripe dans Norska…
— Après demain, on est à Chawondasee.
— Bien sûr, Caracole ! Et en courant un peu, dans deux semaines on est à Norska !
— Certes oui ! Comment le sais-tu ?
) Caracole se tient debout sur un rocher plat, à cinq mètres de l’îlot où nous nous sommes résolus à bivouaquer. Il n’a pas attendu la fin du repas pour se lever et pour entamer une série rapide de tours de jonglage, avec l’aide et l’agile participation de cette loutre qui nous suit à la trace depuis deux semaines maintenant. Il a retrouvé sa forme des grands jours, ses yeux pétillent, ses gestes sont fluides et vifs, son esprit saute et se décale, dès qu’un axe se dessine, qui pourrait rendre prévisible ce qu’il prépare invente et défait à la volée, aussitôt dit. Je le retrouve tel que je l’admire, rayonnant et fustif, capable d’irriguer nos corps de son énergie généreuse, capable, surtout, d’ouvrir d’incroyables voies d’air dans la coque rouillée de nos crânes calfatés au contre. Spontanément, nous nous sommes alignés en fer à cheval autour du feu, face à lui.
— Je reprends au début. Après demain, donc, je sont, tu, il, nous, vous sommes à…
— Chawondasee !
— Clar !
— Et peut-on savoir, cher troubadour, ce qui vous permet d’être aussi affirmatif ?
— Bonne et délicieuse question, prince des brumes et des frayères ! Larco, puis-je séant t’emprunter ta sémillante cage d’osier ?
— Faites, trouveur !
D’un salto avant impeccable, Caracole se retrouva dans l’eau. Il plongea en apnée une trentaine de secondes, ne laissant dépasser à la surface qu’un tube de bambou par lequel, alternativement, sortirent une sorte de mélodie angoissante et des cris de combat, noyés, inquiétants… Lorsqu’il réémergea, il tenait dans chaque main une anguille, lesquelles il noua, Vent sait comment, l’une avec l’autre, obtenant un cercle vivant qu’il jeta aussitôt en l’air… Le temps que l’anneau d’anguille monte et retombe, le boo de jet de Caracole l’avait traversé deux fois… Des « oh ! » éclatèrent de nos gorges, d’autant qu’au retour du boomerang, le cercle fut tranché net et les anguilles s’affalèrent au beau milieu du feu – Callirhoé en profita pour les étaler sur la braise, sans autre préparatif…
— Hors d’œuvre ! se contenta d’annoncer notre troubadour, n’attendant ni bravo ni applaudissements pour enchaîner.
Il s’empara donc de la cage de Larco et la monta au ciel. Faisant mine d’attendre qu’elle se remplisse, il attacha la corde d’abord à son oreille, puis sous son aisselle, puis à son pied, chutant alors dans le sable, se relevant, rechutant, marchant ensuite sur les mains, pieds en l’air, comme happés vers le haut, demandant de l’aide pour ne pas décoller, accrochant à la hâte des mains et des cheveux, mimant la peur, l’envol angélique, dansant et virevoltant sur une main, les deux, trois doigts, pivotant sur la tête dans la posture du poirier, le tout piqueté d’un concert de sons soudains, issus pour partie de la cymbale posée en chapeau sur sa tête, en partie d’un gong fixé à sa ceinture, en partie de l’eau qu’il claquait du plat de la paume. Lorsqu’il se remit en position debout, l’air nonchalant, ce fut pour tirer à intervalles réguliers sur la corde : à chaque traction, un bruit de carillon se faisait entendre ! En insistant, il donnait l’impression de sonner à la porte d’un dieu quelconque pour lui demander aide ou grâce…
— Mes-âmes et mes-cieux, jouvanceaux et pucelles, messaigneurs et bouchers, voici donc la preuve tant espérée que nous serons après demain à Chawondasee – je l’annonce – au crépuscule, à la brune, entre chienne et louve – que nous serons bel et bien sortis de cette flaque à claques, de ce cloaque, yak, en Pack ! Tout suintant encore, la mèche en goutte, tout fiérot sans nul doute, mais surtout et enfin : au sec ! Voici donc la preuve…
π Sans donner l’impression de tirer sur la corde, Caracole fait descendre la cage jusqu’à lui. Il soulève alors la trappe d’osier. Il plonge sa main à l’intérieur et il en sort… devinez ? Un écureuil volant ! – Alors ? Est-ce suffisant pour vous convaincre ? Je demande l’instante confirmation des scientifiques. La parole est donc à notre géomaître Talweg Arcippé, ainsi qu’à notre fleuron Steppe Phorehys ! Nous vous écoutons…
Nous nous tournons vers Talweg et vers Steppe. Le premier est absolument sidéré. Il a les larmes aux yeux. Le second semble réfléchir. Il prend l’écureuil apeuré par la peau du cou. Il l’examine brièvement et sourit à Aoi. Devant nos regards avides de réponses, il explique :
— Il s’agit d’un écureuil-parachute, de l’espèce Scatarra rubens. On le trouve exclusivement dans les forêts linéaires de pins. Il se déplace essentiellement par bonds volants, de branche en branche, sur des distances parfois spectaculaires. Il a dû être arraché en vol par une violente rafale…
— Où l’as-tu trouvé, Caracole ? Tu viens de le mettre dans la cage ? Caracole prend un air horriblement offusqué – comment oser le soupçonner, oh ! C’est Larco qui dévoile le montage :
— J’ai trouvé cet écureuil il y a deux heures, en relevant ma cage. Caracole me l’a demandé pour faire une farce ce soir, voilà…
— Aucun pin ne pourrait pousser dans la flaque. L’écureuil ne peut provenir que d’une pinède en terre ferme, vraisemblablement un parc, asséché à l’éolienne. Même à la faveur d’un courant-jet, un écureuil ne peut guère être transporté dans les airs à plus de quatre ou cinq lieues de son habitat.
— Donc, Talweg ?
— Donc ça voudrait dire qu’on se trouve à moins de cinq lieues d’un village…
— Je n’osais pas trop en parler jusque-là, pour ne pas vous faire une fausse joie, enchérit Steppe. Mais depuis hier, mes relevés de graines au manchon contiennent de l’orge et du blé… Ça ne peut signifier qu’une chose : il y a des champs de céréales tout près en amont…
) L’euphorie monte d’un coup, incontrôlée et collective ! Une joie ventrale et un soulagement à peine imaginable nous empoignent, nous jettent dans les bras les uns des autres. L’hymne de la Horde s’élève spontanément du groupe, orchestrée par Caracole, tonnée par Golgoth, hurlée par le Fer, reprise en écho par tous les membres du Pack, sous les accords intercalés d’un Silamphre hilare.
Avec sagesse, Caracole attendit que l’euphorie se tasse, puis il interrompit les chants et fit taire la musique. Nos rires cascadèrent encore quelques instants, le bruit des chuchotements déclina et son visage marqua le plus subit sérieux :
— Il n’est guère dans mes habitudes, excusez l’intrusion, de m’improviser tout à trac rabat-joie, trouble-fête et pisse-froid, mais je dois toutefois, pour cette soirée si spéciale, déjouer mes routines, pour excellentes soient-elles, et vous parlez, une fois n’est pas coutume, à cœur entrouvert et saignant…
— Qu’est-ce qu’il va encore nous sortir ? sourit Silamphre.
— Nous vivons ensemble depuis cinq ans et nul d’entre vous ne sait qui je suis ni d’où je viens. Nul ne connaît mes possibilités, réelles et irréelles, stimulantes ou simulées, je les découvre moi-même à mesure que je les crée, sans les comprendre toujours, sans guère m’en souvenir… En cinq ans, je me suis attaché à vous avec une profondeur que je n’aurais pas crue possible. J’ai découvert le sens du mot amitié, des mots amitour et amourtié, j’ai découvert que je pouvais souffrir d’une séparation, d’un départ, d’une absence. D’une mort. Avant vous, en bon Fréole, j’oubliais. J’avançais, libre et délié de tout. Aujourd’hui je souffre de la mort de Karst, je souffre de la mort de Sveziest, je souffre de la mort de Barbak.
— Nous aussi, Carac. Tout le monde en souffre ici…
— J’en souffre parce qu’ils ne sont pas morts. Parce qu’ils sont encore là, avec nous. Et que personne n’a l’air de le sentir comme je le sens ; et que personne ne les aide…
— Qu’est-ce que tu veux dire ? demande Aoi.
— Je veux dire que leur vif est encore là.
— Leur vif ?
— Là. Autour de nous, avec nous. Et ils sont orphelins.
Caracole se leva alors. Je ne peux dire où nos sentiments flottaient, s’ils s’arrimaient coûte que coûte à l’euphorie ou dérivaient déjà aval, vers une digue de butée. Sans doute étaient-ils ballottés entre ces deux tensions, alimentant une curiosité soiffarde. Caracole pénétra alors dans l’eau et appela d’un cri strident la loutre, laquelle apparut aussitôt et s’approcha. Notre troubadour la prit dans ses bras et sortit de l’étang avec elle. Il s’agenouilla au sol et retourna l’animal sur le dos, en écartant les pattes de derrière ; la loutre se débattit mollement.
— Noble auditoire, ce que je vais vous montrer n’est pas un tour de magie. Ce que vous n’avez pas senti par vous-même, je ne pourrais vous en persuader par la raison. Je préfère par conséquent vous montrer et me taire. Regardez bien…
Caracole écarta une touffe de fourrure et nous présenta, éclairé par le feu, un coin quasi-imberbe du ventre de la loutre. L’animal ne bougeait à présent plus. Il y avait un tatouage vert sombre très visible, juste un symbole, mais absolument net : « √ ». C’était le blason de Sveziest. La loutre se remit alors d’elle-même sur ses pattes et elle se faufila doucement jusqu’à Callirhoé. Son museau se nicha dans le cou de notre feuleuse qui la prit dans ses bras. Elle pleurait.
— Je le savais, Carac, finit-elle par dire.
— Tu le savais et tu ne le savais pas.
Tout le monde se regardait, ébahis, suspendus.
— Est-ce que c’est… Sveziest ? demanda Aoi, frissonnante d’émotion.
— Sveziest est mort dans le siphon, petite source. Mais il y a quelque chose de lui qui a survécu. Grâce ou à travers cette loutre…
— Comment a-t-il…
— Je ne sais pas si vous vous souvenez du nombre de loutres qui ont été aspirées ? Qu’on a vu chuter dans la cascade ? Pour moi, il est évident que le siphon possédait, au centre de son vortex, une vitesse prodigieuse de rotation… Tout ce qui est tombé au fond a dû être centrifugé, dans une sorte de pâte hyperfluide, dont les rares grumeaux, corps ou loutres, ont été immédiatement dissous… Il a su déformer jusqu’à l’écoulement du temps, vous vous rappelez ?
— Oui, et alors ? Quel rapport ?
— Je me suis dit qu’il pouvait exister une vitesse, que seuls certains chrones peuvent atteindre, où il serait imaginable de fusionner les vifs…
— On ne peut pas, à ma connaissance, fusionner des vifs, interjeta Oroshi.
— À ta connaissance, Oroshi, mais ta connaissance est théorique.
Oroshi resta parfaitement calme sous l’allusion. Elle répondit d’une voix claire :
— Le vif est la puissance la plus strictement individuelle de chacun. Il tient du néphèsh, ce vent vital qui circule en nous, qui nous fait ce que nous sommes. Rien ne peut s’y mêler. Il est pur, insécable et automoteur. Il peut seulement se disperser si sa vitesse vient à décliner, il peut s’ajouter à un autre vif, mais pas fusionner…
— Mon hypothèse est que les vifs ne fusionnent d’ordinaire pas car leur vitesse de rotation est incompatible. L’affinité est d’abord, sinon uniquement, de vitesse. Mais dans un siphon, les vitesses sont portées au-delà du biologique, dans des nœuds cycloniques. Elles sont harmonisées par le haut !
— La vérité est qu’on ne sait rien du vif, coupai-je. On sait, ou on croit savoir, qu’il survit dans certains cas rares à la mort d’un animal, d’un homme ou d’une plante. Pourquoi et comment ? Impossible à dire ! On sait, ou l’on croit savoir, qu’il est la part la plus intensive, la plus vivante – vent, souffle ou esprit, ces mots ont la même souche. De nombreuses religions abritées ont voulu en faire une âme, en le cantonnant à une dimension abstraite et spirituelle, mais c’est un total contresens, un contresens d’abrité ! Le vif est physique, il existe. Il est aussi réel qu’une stèche. Rien n’est plus physique que le vif…
— Oui Sov. Seulement sa vitesse concrète le rend imperceptible aux lenteurs où vous vivez, où vous sentez, où vous pensez ! Il est au-delà des rythmes humains, même intellectuels… Il opère dans une durée inhabitable. Il va trop vite pour votre perception !
— Et pas trop vite pour la tienne, troubadour ? observa Oroshi.
— Une part de Zé vit dans cette loutre, c’est tout ce que je veux dire. Et une part de Barbak circule autour de nous, enchâssée dans l’air, un peu comme un rotor persiste un temps derrière un obstacle. Il cherche à survivre à l’écoulement axial du flux, il cherche une poche, une niche où s’enkyster, où il puisse spiraler hors du chaos des souffles qui le chahutent. Vous ne sentez pas ça ?
Le silence se fit quelques secondes, lourd de perplexité, puis un événement peu imaginable se produisit, qui nous cloua sur place. Car Golgoth se leva et il déclara de but en blanc, sans préambule :
— Si, je le sens. Je sais renifler un vif, saltimbanque. Tu m’apprends dégun. Sache que j’ai dans mes boyaux une portion du vif de mon frangin.
— …
— Rek ! Ça vous calme ça, hein ? J’avais cinq ans quand il s’est fait racler devant moi par un furvent. Je l’ai vu se faire lacérer par une saloperie de vague, une vague caffie de quartz. Le vent l’a dépiauté, il l’a dépiauté comme un lièvre qu’on aurait pendu à un crochet, pareil – et mon père me bloquait la tête contre le carreau, il me cognait contre le verre : « Regarde, qui me disait, regarde ça ! » et j’ai regardé – jusqu’au bout. J’ai pas voulu fermer les yeux. J’ai voulu savoir. Je pige pas comment il a fait, en crevant comme ça, mais il a su pénétrer en moi. C’était mon frangin, il a su. J’ai cru un sacré bon bloc d’années que c’était sa mort qui me hantait. Mais c’était simplement sa vie. Son vif. C’est lui. Et je sais ce que je lui dois.
Puis il se rassit, crachant une longue gerbe de gnole dans le feu. L’annonce était si énorme, si intime de la part de Golgoth que la horde était en état de choc. Oroshi ne prit la parole qu’après avoir, plus vite que nous, assimilé ce qu’elle venait d’entendre.
— Parfois, je me dis que l’Hordre a souhaité fragmenter, de façon tout à fait intentionnelle, le savoir que plusieurs d’entre nous ont reçu de leur formation. Cette remarque vaut pour les chrones. Elle vaut aussi pour le vif. Je ne sais pas d’où vient Caracole, ni pourquoi il sent ce qu’il sent – même si mon idée se forge et se complète, mois après mois. Sov et moi avons essayé de mettre en commun nos recherches ; Golgoth, ton expérience peut puissamment nous aider ; d’autres se joindront peut-être à nous : Erg, Pietro… Ainsi deviendrons-nous progressivement plus avisés, plus aptes à survivre ensemble face à ces forces qui nous dépassent encore. Je peux vous le révéler maintenant, puisque Golgoth et Caracole ont parlé à cœur ouvert : mon statut d’aéromaître et le blason dorsal qui l’authentifie me donnent accès à un savoir cryptique. Ce savoir est éparpillé tout au long de la bande de Contre, dans certaines cités, dans des pharéoles souvent isolés, tous habités et gardés par des ærudits…
— Les fameux aérudits ?
— Oui, Pietro, mais on prononce les « érudits »… Ce savoir est en partie livresque et en partie oral, en partie aussi enseigné d’ærudit à aéromaître, par la praxis. Aujourd’hui, mon niveau me permet de ressentir, comme Caracole – et Erg aussi je pense – la présence d’un vif proche. Il me permet de sentir un rotor au sein d’une stèche ou d’un slamino, de percevoir à distance certains plis, certains cisaillements dans l’écoulement laminaire, des anomalies – creux, accrocs, turbulences ou trous – dans le tramé de l’air. Je ne prétends pas savoir quoi que ce soit. Je suis loin d’être ærudite. Mais je crois disposer d’une honnête sensibilité.
— Tu sens la présence d’un vif en ce moment ? ose Caracole.
— Je sens quelque chose de nerveux, de têtu, qui habite la loutre. Et que Karst s’est assimilé à Horst, que son vif est en lui, pleinement absorbé, comme un doublon du sien propre, comme un écho qui le redouble.
— Et pour Barbak ?
— Il est tout près, épais, bien centré.
— Où ça ? insiste Caracole, comme pour vérifier.
— Au niveau du rocher. Juste au-dessus.
— Et tu sentais pour Golgoth ?
— Non. Golgoth dégage une puissance tout à fait extraordinaire, qui noie la perception, en tout cas la mienne. Son vif est un chaos.
— Un chaos ? Tant que ça ? Un merdier à ce point ? rigole Golgoth.
— Là où tu te tiens, la texture du vent se compacte, accuse un creux. Tu dévies l’écoulement autour de toi, presque toujours. Quand Erg combat, on sent au contraire une dilatation, une expansion cuirassée, qui le protège. Je pourrais vous repérer les yeux bandés, poursuit Oroshi.
— Et les autres hordiers ? Tu nous sens aussi ?
— Chacun a sa trace et sa traîne. Mais la signature aérologique de votre vif n’est pas aussi marquée que pour Erg ou Golgoth. Ou qu’un Te Jerkka ou un Silène…
L’écureuil-parachute vient d’échapper au poing de Steppe. Il n’a pas fait trois bonds que Caracole l’attrape au vol et le donne à Aoi, attendrie. Des pistes et des hypothèses se forment et s’effacent à mesure dans mon esprit, des questions surtout. Et si nous devenions capables de retenir les vifs de nos morts ? Que serait une horde capable de ça, qui ne perdrait plus ses membres, qui resterait complète, au moins en terme de présence des forces ? Et si aller au bout tenait à ça ? À cette cohésion ? Finalement, j’ose la question très concrète que beaucoup doivent se poser :
— Que pouvons-nous faire pour Barbak et pour Zé ?
π Caracole et Oroshi se regardent. Erg pique son crâne hérissé de pointes vers le sol. Golgoth reprend une gorgée d’eau-de-vie. Il la recrache dans le feu. Une flamme bleue éclate puis s’éteint. Callirhoé caresse sa loutre et la serre contre sa poitrine. Les autres attendent. Par défaut, c’est Oroshi qui finit par répondre :
— Personnellement, je n’ai pas la moindre idée sur la façon dont un vif se récupère, si c’est la question. Le vif évolue, pour autant que je sache, par attraction et voisinage physique. Rien ne dit qu’il soit doté de conscience, ou capable d’intention. Il est une force, pour l’essentiel. Une force aveugle. Il agit, comme l’éclair luit, comme la pluie mouille, comme le vent file aval. Mais peut-être qu’Erg…
— J’en sais pas plus long que toi, aéromaître. Je crois malheureusement qu’on peut plus rien pour eux. Ni pour Barbak ni pour Sveziest. Ils nous suivront s’ils le peuvent. S’ils le doivent. Te Jerkka dit : « Au vif, jamais la main. » Il faut pas essayer de piger ni de toucher. Le vif, c’est sacré.
— Caracole ? Tu veux ajouter quelque chose ?
) Caracole s’en est retourné sur son « rocher de scène » où il s’est d’abord remis à jongler avec des galets et des bols avant de lever le doigt, tel un enfant, pour demander la parole. Quoique dissipé, en première apparence, il n’a, je le sais, pas perdu un mot d’une discussion qui le touche bien plus qu’il ne le montre. Peut-être suis-je inapte à percevoir les vifs, mais de lui je sens, suffisamment concentré, chaque inflexion et décalage. Je peux, pour l’essentiel, deviner son humeur à la vélocité des gestes et à l’architecture des rythmes et des plis.
Chez Caracole, tout est affaire de rythme et de plis. De prime abord, personne ne donne mieux cette impression de ruisseau vivant, d’une fluidité flamboyante de chair et de mouvement. Mais à un second niveau, qui n’est visible qu’à la longue, personne aussi n’y imprime, à ce ruisseau, de telles ruptures de pente, n’y jette autant de barrages brefs et de blocs, n’y accueille autant d’affluents proches, de résurgences et de sources, n’y ouvre de tels deltas avec des gués praticables aux auditeurs, n’y intercale si bien coudes et rapides, brusques cataractes, qu’il prend alors un soin malin à faire suivre de quelques gourds étagés en aval, quelques vasques limpides où il se repose et où il vous noie. Il y a chez lui un tempo certes, une forme de débit intérieur, bien souvent cette cadence assurée par la voix, mais il ne l’installe d’ordinaire que pour mieux scander une continuité qu’il n’aura de cesse de briser, à coups de frasques, non pas par goût de l’effet, ou compulsion à surprendre, mais parce que le rythme – le rythme véritable ne vient jamais de la répétition qui pourtant le prépare, mais du surgissement de l’étrange, d’un plan oblique à l’attention, qui la plie.
« Du cerf au volant », m’a fait écrire un jour Caracole à qui j’avais demandé pourquoi ses contes comportaient souvent des tronçons illogiques. « Je peux toujours passer – si je plie. » « Tu vois des vides partout – là où il n’y a que des plis. Le pli, c’est ce miracle à partir d’une matière uniforme (prends le papier, si ça t’aide) de séparer deux zones tout en les articulant – par ce bord commun. Délier en reliant, du même geste. Le pli, mon bon Sovage, c’est ce qui te permet de découper deux scènes autonomes dans un conte, sans ébrécher l’attention. Sauve toujours l’attention, sauve le flux qui la porte, en pliant. Regarde les chrones : ils ne sont que du vent, mais du vent à plis – à plis complexes : à nœuds. Ainsi se fabriquent-ils (les coquins), autant de poches distinctes que nécessaires, tout en n’utilisant qu’un seul matériau continu : l’air. Rythmer, c’est apprendre à plier dans le mouvement, sans le rompre. Et le troubadour n’a qu’un art, le plus beau, qu’il a volé aux chrones : l’art du rythme. »
À ces réminiscences, Caracole donna ce soir-là une actualité. Je crois pouvoir dire qu’aucun membre de la horde, pas même moi, ne comprit grand-chose à ce qu’il essaya de nous faire entendre, du haut de son rocher, avec la loutre pour partenaire, mais je vis que ça avait pour lui une importance qui excédait la farce, et je le suivis donc avec curiosité.
— Puisque je puis avancer quelques pistes, je me déroute et l’annonce : le vif se pelote et se pilote, encore faut-il pour jongler avec sa boule, souple, je me défoule, qu’il y ait, à ses côtés, pas trop loin, passant par là, traversant la route sans doute, à l’ouest toute, quoiqu’il en coûte, un animal non banal et pas si mal, que nous baptiserons, pour les besoins de notre didactique : l’animal syntaxique. Tous issus de la Grasse-Mère, les animaux syntaxiques portent des noms ; des noms trognons, des noms sinon… Sinon rien, crénom ! Pour l’exemple, citons, sortis du bestiaire et du vestiaire : le massif Donc aux allures de gorce, le Lorsque sommeillant comme un loir, le Puisque, l’Autour de l’autoursier, nos amis les Vers, l’Ornicar – où est-il donc ? – l’Afinde et le Sibienque, et même le Quoique, qui dissone ! Chacun dans son rôle, chacun très drôle puisque dès qu’ils paraissent, ici ou là, quelque chose, soudain, se passe : une glace casse, hélas, des carpes se massent dans une nasse… et… Bon ! Prenez deux vifs, prenez deux chrones épars, prenez deux événements… Tenez, au hasard…
Caracole a sorti de sa poche un œuf de bonne taille, très blanc. Il fait semblant de chercher ses deux « événements » mais il est évident pour moi qu’il ne cherche rien : il sait parfaitement ce qu’il va dire. De sa manche, il extrait une poupée, un arlequin déchiré qui perd du son par une fente. Il montre tour à tour l’œuf blanc et la poupée et annonce :
— « L’air se vitrifie » et « Caracole meurt ». Chacun des deux événements existe, au moins à titre potentiel, dans une boucle de temps quelconque, attendant son jour, son heure, son petit quatre-heures, attendant, sur les dents, d’être articulé au réel, précipité dans l’actuel, effec-tué ! Et qui fait cela ? Qui opère le passage ? Qui plie deux événements l’un sur l’autre ? Qui les fait exister l’un par l’autre, l’un pour l’autre, l’un contre l’autre ? Eh bien, ce sont les animaux syntaxiques, pardi ! « L’air se vitrifie puisque Caracole meurt » – ça, c’est ce qui se passera avec un Puisque qui passe. Avec le Donc tapi dans les parages, on vivra un « L’air se vitrifie donc Caracole meurt », qui est d’ailleurs, je le précise en passant, la bonne version de l’avenir. Je lui aurais préféré un « Caracole meurt quoique l’air se vitrifie », mais ce n’est pas très correct, n’est-ce pas ? Comprenez-vous l’esprit ? Si Zé existe, si son vif se maintient près de nous dans cette loutre, c’est grâce à un animal syntaxique… Lequel ? Je vous le donne en mille ?
— L’autour ! plaisante à moitié l’autoursier.
— Oui oui oui, l’autour ! L’autour fixe les vifs autour de nous. Mais c’était la réponse qui convenait pour Barbak ! Dommage, pas d’image ! Mais pour le moins, un bon point !
— Merci, maîtresse…
— Pour Zé, ce qui le sauve, ça crève les vieux, c’est l’outre !
— Quoi loutre ?
— Ben oui. L’outre, en Outre ! Zé s’est ajouté au vif de l’animal. L’événement, la combinaison possible n’était pas d’opposition, comme pour un Quoique, ou de conjonction temporelle comme chez ce tapinois de Lorsque, elle était d’adjonction, de supplément ! L’Outre permet qu’on se rajoute ! Sans s’outrager…
— N’importe quoique ! Jamais entendu une idée aussi dingue !! Tu me bilboques, troubadour ! Et comment on les reconnaît tes animaux tactiques, ils ont quelle gueule ? À plumes, à bec, à poils ? Ils sont faits en peau de vent, avec des écailles de blabla et des griffes en roseau ?
— Ils sont faits en glyphe.
— En quoi ? En gifle ? s’esclaffe Golgoth.
— En glyphe, comme sur le cocon des chrones. Ce sont de petits segments de vent, furtifs en diable, qui scintillent dans l’espace et s’effacent aussitôt… Très jolis… On dirait des traits de calligraphe, tracés à la volée… On en voit souvent au lever du soleil, en bordure de lac…
— Eh bien je vais me pieuter pour en chopper demain au réveil ! Merci, boîte à vent, j’ai mon taf ! J’abandonne !
π Le lendemain réapparurent les premières barques depuis quatre mois. Elles étaient mangées de moisissures. On aperçut une première éolienne de pompage, trouée de rouille. Puis un pharéole chaulé, dont la tour était cloquée par l’humidité et les pales en drapeau. Progressivement, les digues s’empierraient. Des cabanes palafittes en ruine guidaient la trace. Un canal ouvrit une perspective dans la brume. Avec, au fond, un hydroglisseur bourdonnant, qui s’éloignait avec lenteur. Il ne nous vit pas. Nous étions au bout. La flaque était derrière nous. J’étais cotonneux de fièvre à cause de l’eau. Je ne réalisais pas.
) Cent vingt-deux jours après avoir quitté les Fréoles et Nouchka en amont de Port-Choon, nous entrâmes, en guenilles mais debout, tous stocks des flotteurs consommés, dans une cité sans âge qui devait être Chawondasee.
Je ne sais pas à quoi je m’attendais au juste : à retrouver, amarré sur une place, le Physalis de l’Escadre frêle, à voir les ruelles bondées d’abrités en habits de parade, faisant tonitruer une fanfare improbable, à entendre crépiter, tout le long de notre entrée dans la ville, l’éclat des applaudissements et des vivats, les enfants courir et se jeter dans nos bras, Nouchka sortir des rangs et m’embrasser ? Il n’y eut rien de tout cela. Nous étions la première horde de l’histoire à ressortir de l’autre côté de la flaque de Lapsane, en trace directe, avec vingt hordiers d’origine, formés à Aberlaas et il n’y avait absolument personne pour nous accueillir…
Nous traversâmes à pas lents une première rue, puis une seconde, débouchâmes sur une sorte d’avenue défoncée et boueuse, bordée de navires à fond plat qui faisaient office, si je comprenais bien, d’habitation. Les volets des hublots se fermaient à l’approche du soir. Des cris rapatriaient des enfants, des vélichars aux essieux grinçants passaient sans s’arrêter et se garaient en aval de murets maçonnés en demi-cercle. La lumière, basse et crépusculaire, filtrée qu’elle était par la brume, déclina rapidement tandis que nous cherchions, sans la trouver, la place du village… D’humeur soudain taciturne, Golgoth finit par alpaguer un airpailleur qui pliait ses filets à l’arrière d’un aéroglisseur en osier. En nous voyant approcher, l’homme sursauta presque et se recula, vaguement inquiet :
— Nous cherchons la plus haute autorité de ce village…
— L’Exarque ?
— Par exemple.
— Vous le trouverez à Chawondasee. Ici il n’y a pas d’autorité. Nous sommes une communauté de pêcheurs et de paysans d’eau.
— Nous ne sommes pas à Chawondasee ?
— Ici, vous êtes à Chewan.
L’airpailleur nous regarda bizarrement, sans réussir à déterminer ce que nous pouvions être. Finalement, dans le doute, il mit ses pales de trois mètres de haut en appui face au vent, s’installa dans son véhicule, enclencha le coupleur et finit par dire, comme s’il nous octroyait, avec d’extrêmes réserves, une ultime faveur :
— Chawondasee est à plus de trente lieues au sud d’ici. Vous êtes à pied ?
— On dirait, cracha Golgoth.